Si Nicolas H Muller n’est pas l’évêque Ecclesius, il arrive lui aussi les bras chargés d’une maquette.
Rien à envier au faste byzantin, la nôtre est en carton, posée au sol avec un soupçon de désinvolture. Quelques découpes, des pans cartonnés pour faire les murs, un peu de scotch et trois points de colle, l’objet est là, à demeure. Engoncé dans le concret, ce simulacre tient lieu
de premier indice. Temple érigé à l’aune d’une économie de moyens et de production modeste,
il résulte d’un choix conjoncturel de medium, celui qu’on a tous à portée de main, journal
gratuit, boîte à chaussures, carton de pizza ou vitre brisée. Le geste simple de la récupération, du
recyclage, a fait florès, mais dans les recherches de Nicolas H Muller, il est déconnecté des enjeux du ready made. Ce carton, matériau brut à usage utilitaire révolu, sélectionné avec moins de naïveté que veut bien nous le laisser croire l’artiste, fait office d’outil d’architecte.
L’endroit du décor revêt, comme nombre d’œuvres de Nicolas H Muller, une configuration très
sobre, épurée dans ses lignes, qui vaut dans l’in situ de son lieu de monstration. Paradoxalement,
cette radicalité moderniste de la forme ne prend sens ici que dans un contexte spécifique, réduit
à un squelette de carton qui résout efficacement la question de la représentation. Sculpture
effigie, réplique a fortiori, il produit à rebours une collision entre deux ordres de réalité :
la valeur symbolique, magique de présentation de l’espace mental d’exposition et la réalité
physique de la galerie.
Marionnette dans une maison de poupée, l’échelle de l’un vient donner sa mesure à l’autre et
laisse au visiteur le soin de relier la cause à l’effet. Intégré au décor et au contexte, il ne lui reste
plus qu’à comparer la réalité et sa reproduction, la représentation et sa présentation. Un ultime
retour à l’espace physique de l’exposition (sol, plafond, murs) permet de résoudre une part de
l’énigme. Ces bouts de mots, peints sur les murs, n’étaient pas là par coïncidence. Chaque lettre,
initialement présente sur le carton utilisé pour la maquette, a été scrupuleusement reportée à sa
localisation équivalente dans la galerie. Le jeu de va-et-vient se poursuit entre le simulacre et sa
source, donnant à saisir la portée sensible de l’expérience, la tension entre ces deux « galeries »,
dans un rapport physique de dépendance et de reconfiguration réciproque.
L’espace d’exposition a précédé à la réalisation de l’œuvre, puis le protocole mis à l’œuvre
dans cette dernière a reconfiguré le réel dont elle était issue. Se pose alors la question de
l’interchangeabilité du lieu, de l’œuvre et du medium, quand le contenu et les moyens se forment l’un l’autre, intensifiant de façon tautologique le procédé de développement de l’art pour un contexte donné ou choisi.
Claire Migraine, propos sur L’endroit du décor