Wimbledon

Wimbledon

Partie de tennis entre Sophie Lapalu et Nicolas H Muller, janvier 2011
à propos de son exposition à la Générale en Manufacture, avril 2011

 

Nicolas H Muller : Au maximum je souhaiterais que cela reste entre nous, « la vérité elle ne se dit pas toute ».

Sophie Lapalu : Et est ce que l’on pourrait faire une interview à publier sur mon blog ? ça t’intéresserait ? ou au contraire, tu préfères ne pas « t’expliquer » , et laisser l’énigme ? Tu connais Stanley Brown, « L’oeuvre de Stanley Brouwn n’a pas été commentée, à la demande même de l’artiste qui nous indique « ne travailler ni avec des textes ni avec des images ». »

Je ne suis pas comme Stanley Brouwn, de fait je ne travaille presque qu’avec des images et des textes… Par contre, au contraire de m’expliquer, je préfère parler de certaines choses, en laisser d’autres hors-champs et finalement, si quelqu’un un jour lit ça, il en tirera ce qu’il voudra. Euh… ça voulait dire oui avec plaisir, merci de ta proposition. Mais est-ce qu’on peut faire quelque chose plus comme une discussion que comme une interview (un peu comme ce qu’on fait). Ou une discu-fiction (sorte de docu-fiction écrite ?!)
Merde je suis chiant quand même. Pardon, on fera comme tu le penses. C’est peut-être bien une interview finalement. J’espère ne pas être trop niais dans mes réponses

ahaha ! n’importe quoi.
Une des visions moderniste revendique l’idée que chaque discipline artistique se doit d’explorer ses propres caractéristiques physiques ; les peintres se concentrent exclusivement sur la couleur et la surface plane, et les sculpteurs se recentrent dans le volume clos de la sculpture. De cette manière, l’oeuvre, autoréférentielle, serait parfaitement autonome. Ce qui m’interpelle dans ton travail, c’est que formellement, tu t’approches d’artistes modernistes, à l’œuvre autoréférentielle. Pas d’expressionnisme, mais des formes minimales très sobres. Une toile avec trois ronds, un aplat de couleur turquoise, un bloc gris. Cependant, là où tu te détaches radicalement de ces conceptions, c’est que la majorité de tes travaux fonctionnent dans un contexte précis, et que, d’une certaine manière, ils ne sont pas autonomes. Pourquoi ce choix d’une forme abstraite/minimale inscrite dans un lieu spécifique?

 

Je ne fais pas véritablement ce choix d’une forme abstraite/minimale, elle s’impose de force. Ce sont à chaque fois des réponses évidentes aux questions qui arrivent à un moment donné. Et d’autre part, je ne parlerais pas de formes abstraites, minimales oui, mais ça se rapproche plus de figuration qu’autre chose (ce sont des représentations de formes déjà existantes). En héritier de l’histoire de l’art, je m’approprie juste certains de ces matériaux (formes et problématiques formelles) qui me semblent essentiels, pour leur donner une nouvelle orientation.
Et, justement, j’ai une série de dessins expressionnistes ou abstraits, mais qui, ici aussi, ne sont finalement pas autant de l’expressionnisme ou de l’abstraction que des représentations (série de dessin d’après explosion, beaucoup d’énergie, mais une représentation au final).

Est-ce que ça veut dire que tu souhaites que l’on « reconnaisse » la forme originale dont ton travail est issu ? C’est intéressant cette distinction entre abstrait et minimal.

Ouais, je chipote peut être un peu là.

Je veux bien voir tes dessins!

Je les ai déchirés il y a quelques nuits… Merde je suis con des fois, je t’en joins d’autres en échange. Des dessins d’architectures informatiques dessinées via Julia (mon magnifique ordinateur).

Tes travaux réalisés pour des lieux d’expo en particuliers ont tous « une histoire », une anecdote les accompagne, que tu ne dévoiles d’ailleurs pas forcément (une vitre cassée de la villa Cameline exposée dans la villa, une tranche du système de chauffage …). Est-ce la part narrative qui t’intéresse, celle qui se développe entre la forme et le lieu?

Je suis pas issu d’une famille ou d’un environnement culturel en art vraiment poussé (j’ai découvert Braque et Vasarely dans le film des Inconnus par exemple, ou bien ma première visite d’un musée était le palais de Tokyo pour l’expo de Wang Du). Et de ce fait, je veux toujours laisser de multiples portes d’entrée. Je n’aime particulièrement pas le postulat élitiste de certains, mais d’un autre coté la démagogie me fait un peu vomir (c’était le cas dans cette expo à l’ARC, Playback je crois). Cette narration donc permet des points d’entrées, comme un travail sur le lieu peut me renvoyer moi vers Michael Ascher et Robert Morris, ou plus caricaturalement Klein et Turrel.

Penses-tu qu’il faille révéler comment la forme est apparue, ou le spectateur doit-il imaginer par lui-même?

Je pense que le spectateur décide de sa place par rapport à la forme, quitte à ce qu’il décide qu’il n’y a pas de forme (ça m’est souvent arrivé, que certaines de mes pièces ne soient pas considérées comme telles, mais inversement aussi, que des éléments extérieurs soient considérés comme miens).

 

Ça c’est génial ; tu sais, c’est Goodman qui dit que les œuvres fonctionnent lorsque elles informent la vision ; « elles informent non pas en fournissant de l’information, mais en formant, re-formant ou transformant la vision, et non pas la vision confinée à la perception oculaire, mais la vision comme compréhension en général. […] Les œuvres fonctionnent en interagissant avec la totalité de notre expérience et de nos processus cognitifs dans le progrès continuel de notre compréhension. » [1]J’aime l’idée que l’art « infuse », que les échos de l’oeuvre se répercutent à travers notre environnement quotidien, qu’ils interagissent avec celui-ci. Libre à nous d’offrir une perception oeuvrée à une cheminée cubique, parce que l’on a vu ton travail et que ça se répercute. C’est une vision un peu romantique je pense, mais c’est ce que j’attends de l’art.

Ouais, je suis sûr et certain d’un retour du romantisme. Bien entendu pas cette vision naïve que l’on a digérée, plus quelque chose qui aurait le goût d’un désenchantement. Issu du passé glorieux du minimalisme, art conceptuel et age trouble de l’art en or des 80’s…

J’ai l’impression que tes pièces contextuelles sont comme des « révélateurs » des conditions de production. Genre « Je vais exposer dans ce lieux, ce lieu est ainsi, je vais jouer avec ». Qu’en penses-tu ?

C’est possible, mais peut être plus des révélateurs de condition de monstration, dans le cas des pièces contextuelles.

Je comprends, mais ce que je veux dire c’est que, dans les pièces contextuelles, la monstration arrive en 1 et la production en 2.
1 : « Je suis invité à exposer une pièce»
2 : « je crée la pièce en fonction du lieu d’expo ».
Soit on peut lire =je révèle les conditions de monstration ou =je révèle que je produis en fonction du lieu et que c’est ce lieu qui a fait que ma pièce est ainsi.
Et au final c’est autant révéler le lieu d’expo que le processus de production…
C’est pas clair mon truc.

Bah, franchement, c’est sûrement mes troubles dans la communication, mais c’est pas si obscur. En fait même je serai tenté de te suivre dans cette idée, je suis assez d’accord.

Stephan Germer: « Un contexte se construit, il ne se transporte pas ». Que signifie extraire une pièce conçue spécifiquement pour un lieu d’exposition et la présenter dans un parfait white cube, ailleurs que l’endroit pour lequel elle avait été réalisée ?

C’est justement la question que je me pose, dans ce sens on peut dire que c’est peut être plus de l’ordre de l’instrumentalisation des pièces, je ne propose pas une réponse, plus une question en fait.
Je ne sais pas si tu as vu l’expo du pavillon du palais le 18 décembre, Jérome m’a dit qu’un des résidents proposait une pièce in situ, des barrière qui vibraient et produisaient un écho dans l’espace. De cette manière, il était assez content de pouvoir déplacer cette pièce dans d’autres espaces… Est-ce vraiment de l’in situ dans ce cas là, ou juste une pièce que l’on place à différents endroits?

Ben, l’in situ, pour m’être franchement penchée sur la question, l’in situ TRANSFORME, reconfigure, le lieu.

Très logiquement et à un autre niveau on pourrait dire que la Joconde au Louvre ne produit pas le même rapport à elle que si elle est présentée au Commissariat. C’est peut-être même, en étant méchant, juste la question de l’effet, presque du « truc » que l’on trouve mais qu’on ne gère pas encore bien.Selon Mathilde Ferrer, « l’œuvre (in situ) ne se produirait plus désormais, n’aurait plus lieu, qu’à l’endroit même où elle se montre (espace public ou privé, institutionnalisé ou non), sans qu’elle puisse être reproduite (réexposée) à l’identique ailleurs, puisqu’un autre contexte ne pourrait produire que d’autre conditions d’apparitions »(2). La même pièce dans un autre lieu produirait un autre sens, sauf je pense dans l’espace muséal, qui aseptise le contexte (et c’est le cas du mec au palais de Tokyo. N’ai pas vu mais c’est pas de l’in situpour un sou).

C’est mieux dit que mes approximations !Jean Marc Poinsot affirme « Une des manifestations de la manière dont opère l’œuvre in situsur le réel apparaît avec l’effet particulier que l’œuvre ou la prestation produit en retour sur ce réel dont elle a prélevé un élément. » Ça c’est hyper vrai dans tes travaux contextuels ! Tu informes le lieu ! Il y a un retour sur le réel prélevé ! Et c’est tellement vrai ce terme « prélevé » pour ton travail à la Villa Cameline ! Je pense que l’in situ n’est pas seulement le travail en situation ; son rapport au lieu doit être tout aussi contraignant que ce qu’il implique au lieu dans lequel il se trouve. Et je pense que certaines de tes pièces s’inscrivent très franchement dans cette dialectique.
Penses-tu d’ailleurs qu’elles aient des qualités formelles « suffisantes » pour être montrées de manière autonomes ?

Elles signifient absence de sens, comment lui en redonner ?

You’re right!
Mais n’est-ce pas jouer le jeu de l’art contemporain que de faire de ces œuvres à priori intransportables des pièces indépendantes, des objets à collectionner?

Je sais pas, je pense que je jouerais ce jeu le jour où j’aurais une cote, et que, justement, la question de collection d’objet se présentera. Ce sera surement le moment pour moi de cesser la décontextualisation et ces questions et au contraire de passer à la destruction (comme un objet qui n’a plus d’utilité, un stylo bic sans encre).

Destruction ?

Oui, rentrée dans la question de la temporalité réelle des pièces. Elles font sens à un moment particulier, parce qu’il y a aussi un contexte particulier. Du coup hors du temps de l’évènement, et après ce temps, le contexte change. Une pièce qui n’existerait que durant un temps, hors de ce temps, pourquoi la remontrer ou en parler, elle serait fausse (on serait dans un temps t + x). Du coup autant la détruire !
Enfin je ne fais presque qu’improviser, il faudrait que je me plonge plus dans la question.

Tu joues toujours du lieu d’exposition ; tu en sors par le regard (ça fait mal aux yeux), ou tu le doubles (Nom et prénom du peintre d’origine, année de conception de l’œuvre, Vue de la fenêtre Nord de la Villa Caméline), tu te moques des procédés d’exposition (Marie Louise), du discours sur l’expo (Tu diras que le dernier degré de l’art littéraire est d’empreindre l’idée dans l’image) et des lieux (La pièce manquante). L’œuvre finalement semble faite pour l’espace d’exposition, comme si elle ne pouvait pas en sortir, prise au piège, ne trouvant son sens que dans ces lieux. Peut-on dire que tu articules une forme de « critique institutionnelle », mais plutôt avec une ironie douce, poétique et drôle ?

Je n’ai pas vraiment envie de répondre à cette question, désolé. C’est peut être ça… J’ai eu la chance, ou bien la mal chance, d’avoir eu, du début de mes études à Angoulème jusqu’à leur conclusion à Nice, des interlocuteurs qui m’ont habitués à me poser des questions quant aux lieux et contexte de monstration et de production. Je prendrai par exemple cet après midi là…, qui est soit dit en passant peut être ma meilleure œuvre. J’ai trouvé cette aquarelle dans la rue, ainsi qu’une autre, du même ordre, beau paysage romantico niais. Et leur permettre d’exister était pour l’une de l’inscrire sur une cimaise, et pour l’autre de l’offrir à une jeune femme. J’ai appris plus tard que la seconde aquarelle fut détruite puis jetée. Elle fait pourtant sens au même titre. Je t’ai peut être perdue là… pardon. Je suis un peu comme ces deux personnages dans le cosmos de Gombrowicz.
Je joue toujours du lieu d’exposition, j’ai toujours trouvé chiant, hautain (les rares fois ou je me suis prêté à ce jeu), ce truc de faire des sculptures ou peintures et de ne les accrocher dans l’espace qu’en faisant attention à leurs discussions entre elles. Ce sont des sortes de leçons données aux spectateurs (ce terme aussi m’ennuie, peut être promeneurs est plus juste, ou visiteurs – on se promène dans une exposition, on la visite, même si cela est des fois un spectacle, pas pour le moment dans mon cas – ), on montre combien on est fort et que l’on sait bien accrocher.
En fait, et très clairement, pour Relatives (Nom du peintre d’origine, date de l’oeuvre, Vue de la fenêtre Nord de la Villa Caméline) les pièces présentées parlent aussi des conditions de production. Ainsi dans cette maison bourgeoise, on se trouvait être juste les nouveaux bouffons de césar, histoire d’amuser les amis de ce dernier. J’ai donc opté pour une négation, en quelques sortes, de création (je dis en quelques sortes parce que clairement, aussi, ces questions m’intéressaient, et bla bla bla).
Il y avait autre chose là bas, c’est que j’étais aussi commissaire de l’expo, donc la question de la place (pas seulement spatiale) de mes ouvres se devait d’être spécifique (quelque chose de l’ordre de pièces spectatrices, pour le coup, de l’évènement qui se produisait).C’est vraiment ce qui s’est passé je pense. Tout à fait d’accord. C’est beau de dire qu’une pièce est spectatrice de l’évènement. Et oui, tes pièces ne s’imposaient pas, elles n’étaient pas autoritaires, bien au contraire. La négation de création, je vois aussi ce que tu veux dire.
Le cinéma a, a priori, une influence prégnante dans ton travail. Comment cela se manifeste-t-il?

Comme cette histoire de narration que j’ai essayé d’expliquer plus haut, cette culture offre des accroches.

Est ce que l’on peut dire que tu entretiens un rapport entre culture populaire et « hight culture»? C’est marrant, je reviens au vocabulaire utilisé pour le modernisme, avec « avant garde et kitch » de Greenberg : il y a, pour lui, le Hight art et le low art, le kitch. Chez toi, malgré des formes très « hight art », tu as un pied dans le « low » (désolée de ce vocabulaire assez degueu, mais je ne fais que répéter hein), avec tes pièces autour du foot ou tes titres humoristiques, tes anecdotes qui accompagnent tes pièces, ainsi que l’aspect cluedo, « cherchez l’indice ». À première vue, ton travail semble élitiste, et puis, si l’on prend la peine de regarder, de chercher, les choses se dévoilent, et sont finalement très simples (ce qui est un compliment).Dans une candidature pour une résidence (que je n’ai jamais envoyée) j’ai inscrit cela, je suis trop fainéant pour te le mettre en forme désolé :
Mes propositions, qu’elles soient curatoriales ou personnelles (présentes dans mon travail propre), s’ancrent dans un réel existant ( même si parfois issues d’un autre univers : cinématographique, littéraire… ). Dans ces travaux, une connaissance/savoir populaire vient se confronter à une culture dite savante (des savoirs de toutes sortes – historiques, politiques, mathématiques…- ) ainsi qu’à une appréhension «du sensible» de l’expérience de ces propositions (mêmes).
«La vérité, elle ne se dit pas toute»
On a pu largement constater que rester dans un mi-dire permet une compréhension ouverte de l’oeuvre. Dans ce sens on pourrait dire de cette ouverture que c’est le spectateur qui vient la compléter, la re-fermer avec ses connaissances et ses expériences propres.

Ouep d’accord. ça rejoint Goodman de tout à l’heure. Bon, je vais m’arrêter là pour le moment et rebondirai sur tes réponses/ Je ne sais pas si je rebondis beaucoup. Bloum bloum sploch. bises

[1]GOODMAN Nelson, L’art en théorie et en action, Paris : éditions Gallimard, coll. Folio essais, p. 123-124.
[2] Groupes, mouvements, tendances de l’art contemporain depuis 1945, Paris : ENSBA, 2002, p. 97.
[3]Quand l’oeuvre a lieu : l’art exposé et ses récits autorisés, Villeurbanne : Art Édition, MAMCO , 1999, p. 97.